Il suffit de quelques colonnes de fumée, d’un ciel rougeoyant et de flammes filmées au plus près pour que les incendies de forêt redeviennent, comme chaque été, un grand sujet national.
Les images tournent en boucle.
Les mots claquent.
Les plateaux s’inquiètent.
Les réseaux s’enflamment à leur tour.
Et derrière le poids des mots, le choc des images et l’émotion bien organisée, il y a des agents.
Des femmes et des hommes qui ne commentent pas le feu : ils le préviennent, le surveillent, l’anticipent, l’approchent, l’encerclent, l’éteignent parfois à ses débuts, et réparent souvent ce qu’il laisse derrière lui.
Ces agents, ce sont notamment les forestiers-sapeurs.
Au moment où les incendies touchent de nouveau plusieurs territoires du sud de la France, l’actualité rappelle brutalement ce que chacun préfère redécouvrir chaque été : les risques naturels ne sont plus une hypothèse. Des feux sont signalés ou suivis dans plusieurs départements, notamment dans l’Aude, l’Hérault, les Bouches-du-Rhône et le Var, dans un contexte de vent, de chaleur et de sécheresse.
Le ministère de l’Intérieur a d’ailleurs lancé, pour l’été 2026, une nouvelle campagne nationale de prévention des feux de forêt et de végétation, rappelant que la prévention, la coordination entre l’État et les collectivités et la modernisation des moyens font désormais partie de la stratégie nationale.
Fort bien.
Mais pendant que l’on redécouvre la prévention dans les communiqués, certains agents la pratiquent depuis des décennies sur les pistes, dans les massifs, sous la chaleur, au contact des fumées, des engins, des terrains accidentés et des urgences climatiques.
Le feu fait peur.
Les forestiers-sapeurs, eux, font le travail.
Le Syndicat National des Territoriaux CFE-CGC engage une démarche nationale pour obtenir la reconnaissance des forestiers-sapeurs en catégorie active.
Présents notamment en Corse, dans les Alpes-Maritimes, le Var, les Bouches-du-Rhône, l’Ardèche et l’Hérault, ces agents territoriaux assurent des missions essentielles de défense des forêts contre l’incendie, de protection des espaces naturels et de gestion des risques naturels.
Leur action ne se limite pas à l’entretien des pistes et équipements DFCI. Selon les départements, ils participent aussi à la surveillance des massifs, à l’alerte, à l’appui aux secours, aux interventions sur feux naissants, aux brûlages dirigés et aux opérations engagées lors de catastrophes naturelles.
Mais administrativement, le sujet est apparemment moins spectaculaire qu’une image de Canadair.
Malgré la technicité de ces missions, l’exposition aux risques, les contraintes physiques du métier et leur rôle croissant face aux incendies, tempêtes, inondations et événements climatiques majeurs, les forestiers-sapeurs demeurent classés en catégorie sédentaire.
Sédentaire.
Le mot est presque poétique lorsqu’on parle d’agents qui travaillent en forêt, sur piste, en pente, sous casque, avec des outils, des engins, des radios, des contraintes météo et des départs de feu à surveiller.
Une lecture administrative bien rangée, loin du terrain
À plusieurs reprises, des parlementaires ont interrogé le Gouvernement sur la reconnaissance statutaire des forestiers-sapeurs, leur classement en catégorie active, leur formation et l’absence de fiche métier dédiée.
Les réponses ministérielles apportées jusqu’à présent reposent sur une lecture très commode : les forestiers-sapeurs relèveraient du cadre d’emplois des adjoints techniques territoriaux et seraient principalement chargés de travaux d’entretien au profit d’ouvrages classés « défense des forêts contre les incendies ».
Dans sa réponse publiée le 3 août 2021 à une question de Paul-André Colombani, le ministère indique également que les forestiers-sapeurs, ne figurant pas dans l’arrêté interministériel du 12 novembre 1969, relèvent de la catégorie sédentaire.
Voilà donc le raisonnement : puisqu’ils ne sont pas dans la liste, ils n’existent pas vraiment comme métier à risques.
Et puisqu’ils n’existent pas vraiment comme métier à risques, inutile de les inscrire dans la liste.
L’administration a parfois le sens du cercle parfait.
Pour le SNT CFE-CGC, cette lecture ne rend pas compte de la réalité opérationnelle vécue dans les départements concernés.
Les forestiers-sapeurs ne sont pas de simples agents d’entretien. Ils sont un maillon territorial de la DFCI. Ils connaissent les massifs, entretiennent les accès, surveillent, alertent, appuient les secours, interviennent sur feux naissants et sont mobilisés lors de crises naturelles majeures.
Historiquement, ils sont issus d’un dispositif de défense des forêts contre l’incendie né dans le champ de l’ONF, avant leur intégration progressive dans les départements. Cette évolution administrative ne doit pas effacer l’expérience de terrain aujourd’hui portée par ces agents départementaux.
Il ne s’agit pas de les opposer à l’ONF ou aux SDIS. Il s’agit simplement de reconnaître leur place spécifique dans la chaîne de prévention, de protection et d’intervention face aux risques naturels.
Simplement.
Mais manifestement, la simplicité devient très compliquée lorsqu’elle coûte un peu de reconnaissance.
La DFCI reconnue quand elle est ailleurs, minimisée quand elle est départementale
L’ONF rappelle que la DFCI comprend notamment des missions de surveillance, d’information, de contrôle et d’extinction de feux naissants.
Lorsque ces missions sont décrites dans une doctrine nationale, elles relèvent de la prévention des incendies, de la sécurité des massifs et de la protection des territoires.
Lorsqu’elles sont exercées par des forestiers-sapeurs départementaux, elles deviennent soudain de simples travaux d’entretien.
Étrange magie administrative : le même terrain, les mêmes pistes, les mêmes risques, les mêmes fumées, mais pas la même reconnaissance.
Pour le SNT CFE-CGC, cette contradiction doit être levée. Les forestiers-sapeurs ne demandent pas à se substituer aux autres acteurs de la sécurité civile. Ils demandent que la réalité de leur contribution à la DFCI soit reconnue.
FORCE 06 : l’exemple qui dérange la case administrative
Dans les Alpes-Maritimes, FORCE 06 illustre particulièrement l’écart entre la lecture administrative actuelle et la réalité du terrain.
Le Département des Alpes-Maritimes présente FORCE 06 comme un service départemental intégrant les missions des forestiers-sapeurs et les élargissant à la gestion des risques naturels. Ses missions couvrent notamment l’entretien des équipements DFCI, les brûlages dirigés, la surveillance, l’intervention sur feux naissants, l’appui au SDIS 06, ainsi que la mobilisation lors d’inondations, de tempêtes ou d’autres événements naturels majeurs.
Le Département indique également que des patrouilles FORCE 06 sont pré-positionnées sur le terrain afin de gagner du temps en cas d’incendie, d’intervenir rapidement et d’appuyer le SDIS 06 sur les sinistres déclarés.
On comprend que cela gêne un peu la réponse ministérielle traditionnelle.
Car à force de parler seulement d’entretien, on finit par oublier volontairement tout le reste : la surveillance, l’appui opérationnel, les catastrophes naturelles, les brûlages dirigés, les interventions en environnement dégradé.
C’est pratique.
Ce qui n’est pas nommé n’a pas besoin d’être reconnu.
La catégorie active : quand la pénibilité disparaît derrière un arrêté
La catégorie active concerne les emplois présentant un risque particulier ou des fatigues exceptionnelles.
Les forestiers-sapeurs sont exposés à des conditions de travail particulièrement exigeantes : chaleur, fumées, incendies, terrains accidentés, utilisation d’engins, urgence opérationnelle, contraintes physiques importantes et interventions en environnement dégradé.
Mais leur exclusion actuelle tient principalement à leur absence de l’arrêté interministériel du 12 novembre 1969 relatif au classement des emplois des agents des collectivités locales.
En décembre 2024, la question du passage des forestiers-sapeurs des Alpes-Maritimes en catégorie active a de nouveau été portée au Sénat par Dominique Estrosi-Sassone. La réponse rappelle que les emplois de catégorie active sont limitativement énumérés par cet arrêté.
Autrement dit : tant que l’arrêté ne change pas, les forestiers-sapeurs restent sédentaires.
Et tant qu’on refuse de regarder leur métier réel, l’arrêté ne change pas.
La boucle est confortable.
Pour les agents, elle l’est beaucoup moins.
Une démarche nationale engagée par le SNT CFE-CGC
Le SNT CFE-CGC sollicite l’ouverture d’un travail interministériel associant les ministères concernés, les départements employeurs, le CSFPT, le CNFPT, l’ONF, les SDIS et les organisations syndicales.
Ce travail doit permettre :
- d’objectiver les missions réellement exercées par les forestiers-sapeurs ;
- d’évaluer leur exposition aux risques particuliers et aux fatigues exceptionnelles ;
- d’étudier la modification de l’arrêté interministériel du 12 novembre 1969 afin d’y intégrer les emplois remplissant les critères de la catégorie active ;
- de créer une fiche métier nationale ;
- de construire un parcours de formation adapté à la réalité de leurs missions.
Dans le cadre de cette démarche, le SNT CFE-CGC a choisi de solliciter des interlocuteurs identifiés pour leur rôle institutionnel, territorial ou parlementaire.
Sont notamment sollicités ou en cours de sollicitation : Dominique Estrosi-Sassone, Éric Pauget, Michèle Tabarot, Christelle D’Intorni, Paul-André Colombani, Julien Rancoule, Jean Bacci, Mathieu Darnaud et Christian Bilhac.
Le SNT CFE-CGC entend également associer les départements employeurs ou directement concernés, notamment les Alpes-Maritimes, le Var, les Bouches-du-Rhône, l’Ardèche, l’Hérault et la Corse.
Départements de France, présidé par François Sauvadet, a également vocation à être associé à cette réflexion nationale, compte tenu du rôle central des départements employeurs dans l’organisation de ces missions.
Des démarches sont par ailleurs engagées auprès des ministères concernés, notamment ceux chargés de la fonction publique, des comptes publics, de l’intérieur, de la sécurité civile, de la transition écologique, de l’aménagement du territoire et de la décentralisation.
Le SNT CFE-CGC sollicite enfin le portage de ce dossier par la Fédération des Services Publics CFE-CGC, afin de donner à cette demande toute sa portée nationale auprès du Gouvernement, du CSFPT, du CNFPT et des instances compétentes.
Reconnaître celles et ceux qui protègent nos territoires
À chaque incendie, les images reviennent.
À chaque été, les discours aussi.
À chaque catastrophe, on redécouvre la prévention, l’anticipation, la proximité du terrain, la connaissance des massifs et la nécessité de moyens humains.
Puis l’émotion retombe.
Les agents, eux, restent.
Pour le SNT CFE-CGC, le maintien des forestiers-sapeurs en catégorie sédentaire ne correspond plus à la réalité de leur métier.
Reconnaître les forestiers-sapeurs en catégorie active, ce n’est pas créer une opposition avec les autres acteurs de la sécurité civile. C’est reconnaître un maillon indispensable de la prévention, de la DFCI et de la gestion des risques naturels.
À l’heure où les incendies, les sécheresses, les tempêtes et les inondations s’intensifient, continuer à regarder ces agents comme de simples adjoints techniques sédentaires relève moins de la prudence budgétaire que d’une petite économie de reconnaissance.
Le feu mérite mieux que des images spectaculaires.
Les agents qui protègent nos territoires méritent mieux que des réponses administratives.







