« On apprend dès l’origine aux fonctionnaires à se taire. »
Cette phrase, prononcée par Christelle Mazza, avocate au barreau de Paris, résume une réalité que trop d’agents connaissent : dans la fonction publique, le plus difficile n’est pas de souffrir… c’est d’oser parler.
À l’occasion de la parution de son ouvrage Souffrance au travail dans le service public (éditions du Puits Fleuri), l’avocate rappelle un point essentiel : la souffrance au travail dans le service public existe, mais elle est souvent enfermée dans un système où le silence est la norme.
Or libérer la parole n’est pas seulement dénoncer : c’est aussi se protéger.
Une situation subie en silence est une situation où l’agent reste seul, exposé, vulnérable.
À l’inverse, dès lors que les faits sont signalés, documentés et accompagnés — par un syndicat, un médecin, un avocat ou la justice — l’agent sort de l’isolement. La situation devient visible, traçable, encadrée.
Et surtout : les retours de bâton deviennent plus difficiles à assumer pour une hiérarchie qui sait qu’elle est observée.
Quand le problème vient “d’en haut”, l’administration verrouille
Dans le service public, l’organisation du travail est souvent pyramidale, fortement hiérarchisée. Christelle Mazza compare même ce fonctionnement à une logique quasi militaire : une chaîne de commandement, des consignes, une culture de l’obéissance.
Et c’est précisément là que tout se joue.
➡️ Quand le dysfonctionnement vient du haut de la hiérarchie, l’agent comprend vite qu’il vaut mieux se taire.
Parce que dans une administration, dénoncer un problème, ce n’est pas seulement “dire la vérité”.
C’est aussi prendre le risque d’être identifié comme celui ou celle qui dérange.
Le devoir de réserve : trop souvent utilisé comme une arme
Christelle Mazza cite le devoir de réserve pour expliquer ce réflexe de silence.
Il faut le dire clairement : le devoir de réserve n’est pas censé empêcher un agent de signaler un harcèlement ou des faits graves. Mais dans la réalité, il est trop souvent brandi comme une menace implicite :
« Tu n’as pas le droit d’en parler. »
« Tu salis l’image du service. »
« Tu vas avoir des problèmes. »
Ce n’est plus une règle.
C’est une pression.
Et c’est ainsi que se construit une culture de la peur.
« On peut ruiner leur carrière »
L’avocate le dit sans détour : dans ces situations, l’agent sait que les conséquences peuvent être dramatiques, jusqu’à “ruiner” une carrière.
C’est la réalité du service public :
-
les évaluations dépendent de la hiérarchie,
-
les mobilités sont contrôlées,
-
les opportunités se ferment vite,
-
et la réputation colle à la peau.
Dans ces conditions, le silence n’est pas un hasard.
C’est une stratégie de survie.
L’effet cocotte-minute : laisser la pression monter, c’est écraser les agents
Le silence ne fait pas disparaître la souffrance.
Il la comprime.
Et c’est là que le service public se met en danger.
Quand l’administration laisse une tension s’installer dans un service ou une direction, quand elle refuse de traiter les alertes, quand elle minimise les conflits, elle fabrique un système sous pression.
➡️ L’effet cocotte-minute est terrible :
la pression monte, monte, monte…
jusqu’à écraser les agents.
Et ce n’est pas “un problème individuel”.
C’est une responsabilité collective.
Libérer la parole, ce n’est pas faire du bruit : c’est éviter l’explosion
Christelle Mazza explique que son livre vise à libérer la parole des fonctionnaires, y compris des témoins. Elle rappelle qu’il existe une égalité devant la loi et que personne ne devrait être considéré comme “intouchable”.
Elle affirme aussi que si la loi protège sur le papier, dans la pratique les agents ne sont pas suffisamment protégés.
Et c’est là l’enjeu central :
libérer la parole, c’est libérer la pression.
C’est créer des soupapes avant l’explosion.
C’est remettre de la régulation là où l’administration laisse monter la tension.
C’est transformer une souffrance invisible en une situation encadrée.
Management sous pression = danger collectif
Le management sous pression n’est pas une méthode.
C’est un danger collectif.
Un danger :
- pour la santé des agents,
- pour la cohésion des équipes,
- pour la continuité du service public,
- et pour la démocratie, quand ceux qui servent l’intérêt général n’osent plus parler.
Faire taire n’a jamais protégé un service.
Cela ne fait que déplacer la souffrance, la concentrer, jusqu’au point de rupture.
Le SNT le dit clairement :
le problème n’est pas l’agent qui parle.
Le problème, c’est l’organisation qui étouffe.
Sortir du silence, entrer en résistance : une nécessité
Ce que rappelle ce témoignage, c’est une évidence trop souvent oubliée :
le service public ne peut pas tenir sur la peur.
La parole doit circuler.
Les alertes doivent être traitées.
Les agents doivent être protégés.
Parce que protéger les agents, c’est protéger le service public.


« On apprend dès l’origine aux fonctionnaires à se taire. »




