
» Il y a des nouvelles qui coupent le souffle.
Celle-ci en fait partie.
Romain a décidé de nous quitter.
Rien ne prépare à entendre ça. Rien. On relit les mots, on espère avoir mal compris. Et puis il faut se rendre à l’évidence. C’est réel. C’est brutal. Et ça nous traverse de part en part.
Depuis, il y a comme un vide. Un silence qui pèse. Quelque chose qui s’est arrêté net.
Derrière lui, il y a une petite fille, des parents. Et cette pensée-là est insoutenable.
Et puis il y a nous. Ses collègues. Ses amis. Ceux qui ont travaillé avec lui, échangé, partagé des moments simples. Ceux qui, aujourd’hui, se repassent des images, des mots, des détails. Qui cherchent un signe qu’ils n’ont pas vu.
Romain ne faisait pas de bruit.
Il n’occupait pas l’espace. Il ne cherchait pas à exister aux yeux de tous. Et pourtant, il était là. Vraiment là. Solide. Fiable. Indispensable.
Le “roi du back office”. On le disait presque en souriant. Mais c’était vrai. Il tenait une part essentielle de ce que nous faisons. Sans lui, beaucoup de choses ne tournaient pas.
Il travaillait avec sérieux, avec exigence. Toujours présent. Toujours à la hauteur. Jamais dans la plainte.
Mais réduire Romain à son travail serait passer à côté de l’essentiel.
C’était un homme profondément bon.
Bienveillant, sincèrement. Pas en façade. Pas par posture. Une bonté simple, directe. Il s’intéressait aux autres. Vraiment. À ce qu’ils vivaient, à ce qui les faisait avancer. Il savait encourager, valoriser, dire un mot qui touche juste.
Combien de fois a-t-il soutenu sans qu’on s’en rende compte ? Combien de fois a-t-il relevé quelqu’un, simplement par une phrase, un regard ?
Il avait cette attention aux autres que peu de gens ont encore.
Il était cultivé, lettré, avec une finesse qui se révélait dans les échanges. Il ne parlait pas pour rien dire. Et quand il parlait, on écoutait.
La semaine dernière, nous étions ensemble sur un dossier.
C’est ça, qui est insupportable.
Rien d’anormal. Rien d’alarmant. Il était là, comme toujours. Présent. Efficace. Et même… heureux. Le regard rieur avec cette petite étincelle de malice.
Comment accepter qu’en quelques jours tout bascule ?
Avec le recul, d’autres choses remontent.
Romain faisait partie de ceux que le travail a usés. Pas d’un coup. Lentement. En profondeur.
Sa carrière ne lui a pas donné ce qu’il en attendait. Il a encaissé des déceptions, des épreuves, des situations qui laissent des traces. Des blessures qui ne se voient pas forcément, mais qui s’accumulent.
Il y avait chez lui une fatigue. Et peut-être quelque chose de plus dur encore : le sentiment de ne plus pouvoir changer le cours des choses. D’être enfermé dans une trajectoire qui n’était plus la sienne.
Et ça… ça ronge.
Et aujourd’hui, il faut avoir le courage de le dire : nous n’avons pas tout vu.
Ou pas tout compris.
Parce qu’il tenait. Parce qu’il continuait. Parce qu’il faisait le travail. Parce qu’il était là pour les autres.
Alors on s’est dit que ça allait.
On a douté parfois. On a minimisé. Sans le vouloir. Sans mesurer.
Et cette pensée-là est difficile à porter aujourd’hui.
Parce qu’elle s’ajoute au reste.
Parce qu’elle ne nous lâche pas.
Romain était un acteur essentiel de notre organisation. Sa revue de presse nationale, que tous nos adhérents attendaient, en est la preuve. Quand elle s’arrêtait, elle manquait immédiatement. Les messages arrivaient. Parce qu’il comptait. Parce qu’il était utile. Parce qu’il était reconnu.
Mais aujourd’hui, ce qui nous manque, ce n’est pas seulement ce qu’il faisait.
C’est lui.
Sa présence. Sa manière d’être. Cette attention discrète. Cette solidité tranquille.
Aujourd’hui, ça fait mal.
Vraiment mal.
La douleur est là, brute. Le chagrin nous serre. Il y a de la colère aussi. Et surtout cette incompréhension qui tourne en boucle.
Romain laisse une empreinte profonde. Silencieuse, comme il l’était. Mais durable.
Et il nous laisse face à quelque chose que l’on ne peut plus esquiver.
Regarder autrement. Écouter vraiment. Ne plus passer à côté.
Parce que derrière chaque collègue, chaque ami, il y a une personne. Avec ses forces. Et ses failles.
Et parfois, ça ne tient plus.
Aujourd’hui, nous pensons à sa petite fille, à ses proches, à tous ceux qui l’aimaient.
Et on pense à lui.
Fort. Doucement. Avec tout ce qu’on n’a pas su dire à temps. »
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